Grippe aviaire : ce que l’on dit et ce que l’on ne dit pas.

Ce que l’on dit et ce que l’on ne dit pas

Dr Yvan BECK

Dr veterinaire Yvan Beck

 » Des formes virulentes et bénignes de grippe aviaire ont toujours existé sans qu’apparaissent de grosses épidémies. Ce qui a changé ? Chine, Thaïlande ou Vietnam : la « production » d’animaux a été multipliée par huit en moins de trente ans.

L’efficacité de la transformation de matières premières végétales en protéines animales présente des performances hétérogènes. En ce qui concerne les céréales par exemple, il en faut 7kg pour élaborer 1kg de viande en ce qui concerne le bétail élevé en stabulation, alors que le porc en nécessite 4 et les volailles ou le poisson 2.

La viande a donc un coût, tant écologique que sociétal. C’est pourquoi elle est restée – et reste encore aujourd’hui – l’apanage des pays riches. Ce sont les seuls qui peuvent s’offrir les protéines les plus élaborées (mammifères et bovins principalement) et les plus dispendieuses du point de vue énergétique. Ce sont les seuls qui en font une telle consommation. Les modes d’élevages intensifs s’y sont imposés en toute logique, en réponse aux lois du marché et à la demande croissante des populations. Le système mis en place a engendré ces dernières années, directement ou indirectement, des crises dramatiques, le plus souvent d’origine infectieuse, dont certaines furent provoquées par l’émergence de nouvelles souches pathogènes (1). ESB, fièvre aphteuse, dioxine, peste porcine, quel que soit le problème, la seule réponse des pays riches fut d’isoler les foyers et d’allumer des charniers pour brûler sans état d’âme des centaines de milliers de cadavres d’animaux sacrifiés au nom d’un système économique aveugle…

La mise en cause des racines du mal ne fut pas soulevée. Au contraire. Dans notre arrogance, nous avons exporté notre « savoir-faire ». En conséquence, les pays pauvres paient aujourd’hui leur dîme aux appétits démesurés de l’Occident. La protéine animale de prédilection y est celle des volailles. En toute logique la crise asiatique devait affecter les oiseaux… Bienvenue à la grippe aviaire.

Des formes virulentes et bénignes de grippe aviaire ont toujours existé dans ces pays sans qu’y apparaissent de grosses épidémies. Pourtant, il y eut toujours des contacts entre volailles de basse-cour dans les villages et espèces sauvages migratrices. Les petites structures ont su préserver une biodiversité et des conditions d’élevage qui favorisaient tant la résistance aux infections, que la limitation de leur extension géographique.

Qu’est-ce qui a changé alors ? Tout simplement, qu’on assiste depuis quelques années à une transformation spectaculaire des modes de production en Asie (2), pour satisfaire la demande accrue dans les villes, mais aussi celle des pays occidentaux. Les pays où l’on observe la majorité des cas de grippe aviaire sont ceux tels la Chine, la Thaïlande, l’Indonésie ou le Vietnam, où la production a été multipliée par huit en moins de trente ans. L’essentiel de cette production est fourni par des fermes industrielles concentrées à l’extérieur des villes principales et intégrées dans des systèmes de productions transnationaux. Ces unités gigantesques ont créé toutes les conditions permettant tant la propagation que l’émergence de souches à mutation rapide, en leur procurant des possibilités de multiplication optimales, sur un grand nombre d’animaux, concentrés et immunodéprimés par leurs conditions d’élevages. Bien plus, nombre de rapports démontrent qu’au départ, la diffusion géographique de la maladie en Asie ne correspondait pas aux itinéraires et saisons de migration, mais empruntait plutôt les routes utilisées pour commercialiser les produits issus de l’industrie. L’expérience du Laos en est une preuve, indirecte. Bien qu’entouré de pays où la maladie est bien installée, le Laos y fait exception. C’est le seul qui n’a pas implanté de fermes industrielles et qui n’importe pas – ou peu – d’intrants extérieurs, se satisfaisant des productions locales.

L’exemple du Laos semble bien confirmer que les petits élevages ne sont ni la source des mutations, ni à l’origine des disséminations initiales. Pourtant le secteur industriel a fait pression sur les gouvernements sur base de tels arguments pour mettre en place des dispositions économiquement insoutenables pour des paysans dont le revenu journalier dépasse rarement 1 dollar par jour… Aujourd’hui, toute une agriculture durable est en train de disparaître par des mesures qui protègent ceux qui sont à l’origine du problème.

Mais surtout, l’épidémie s’est considérablement propagée. Si les oiseaux migrateurs y ont peu contribué au départ, des espèces sauvages semblent bien transmettre la maladie. Didier Van Geluwe (3), en parlant du fuligule milouin, une espèce de canard sauvage dont le baguage a montré que ses voies de migration le conduisaient bien de Sibérie en Europe, l’avait donné il y a peu comme l’espèce type qui pouvait l’apporter « chez nous ». Quinze jours plus tard le premier oiseau français trouvé mort et porteur du virus était bien un fuligule milouin (4). Face aux risques accrus de mutation et de dissémination, l’Europe doit gérer l’urgence. Elle y répond selon les mêmes schémas… Mais n’est-il pas temps de poser d’autres questions ?

- Peut-on – d’un point de vue durable – nourrir 7 à 8 milliards de personnes avec de la viande, tous les jours, quand on sait que si nous maintenons nos modes de vie actuels, il faudrait multiplier par 2,5 la capacité de charge totale de notre planète pour répondre aux besoins de l’humanité en 2050 ?

- Peut-on – d’un point de vue équitable- continuer à consommer de la viande, tous les jours, dans les pays riches, quand on sait que la majorité des populations des pays pauvres subit les conséquences de notre égoïsme ?

- Pourra-t-on – d’un point de vue sanitaire – trouver de vraies solutions aux épidémies que nous générons, sans repenser de façon radicale nos modes de production et de consommation ?

- D’un point de vue économique, dans l’hypothèse où l’on internaliserait le coût des crises et où on ne délivrerait plus de subsides aux élevages (5), que deviendrait le coût réel de la viande à l’étal des boucheries ?

- Peut-on accepter d’un point de vue éthique de sacrifier des millions d’animaux sans aucun respect ni pour leur vie, ni pour leur souffrance, quand on voit comment on les tue trop souvent, brûlés vifs ou enterrés vivants ?

Ce n’est qu’en répondant à ces questions, fondamentales, que l’homme retrouvera son « humanité » et, en elle, les solutions qui pourraient l’aider à sortir de l’impasse dans laquelle l’enferment ses égoïsmes individuels et collectifs. »

(1) tel le prion responsable de l’épidémie d’ESB (encéphalopathie spongiforme bovine).

(2) Pdf http://www.taty.be/lait/Grippeav_Minet_r%C3%A9sum%C3%A9.pdf

(3) IRSNB : Institut royal des sciences naturelles de Belgique.

(4) Depuis, on l’a signalé en Europe sur des cygnes, des harles (autre canard), et récemment sur des cormorans. Les cormorans, encore une espèce avec large effectif et mouvements pas entièrement prévisibles. Et comme il y a des millions d’oiseaux sauvages se déplaçant dans tous les sens, comme il y a très peu d’étude de la résistance (différente) de chaque espèce à cette souche particulière, les oiseaux sauvages deviennent un maillon de la chaîne.

(5) on estime actuellement à plus de deux euros les subsides accordés en Europe par tête de bétail et par jour.

© La Libre Belgique 2006

Pour le voir en ligne :http://www.lalibre.be/article.phtml?id=11&subid=118&art_id=274720

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