Henry Spira, l’homme qui a révolutionné la lutte pour la cause animale

Henry Spira et son chat Savage en 1974. ((DR) Henry Spira )

Dans « Théorie du tube de dentifrice », enfin traduit en France, le philosophe Peter Singer rend hommage à un héros de la défense des animaux.


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Henry Spira parlait avec un fort accent de la classe ouvrière new-yorkaise. Il était direct, les pieds sur terre, déterminé. Ses chemises étaient fâchées avec le fer à repasser et ses cheveux comme lui: en bataille. C’est dire s’il ne passait pas inaperçu dans les couloirs selects du Sénat américain, où il plaidait la cause animale avec toutes ses pièces à conviction rassemblées dans un sac de la Pan Am.

Henry Spira, dans le documentaire « One man’s way » (1996), écrit par Peter Singer et réalisé parJohn Swindells (Capture d’écran)

Heny Spira fut un si fin défenseur des animaux que son ami le philosophe Peter Singer, auteur de « la Cause animale » mondialement reconnu pour ce travail, écrivit en 1998 un remarquable essai à son sujet. Cette année-là, atteint d’un cancer, Henry Spira sait qu’il va mourir bientôt et envisage sans douleur ce départ précipité – sa vie lui a plu, elle reflète ce qu’il est, ça le rend philosophe. Peter Singer prend l’avion à Melbourne pour venir parachever à New York, chez cet ami affaibli et vaillant qui lui ouvre le canapé du salon, un travail entrepris quelques années auparavant. Considéré comme un manuel de stratégie, ce livre en phase avec notre époque sensible à la question animale est aujourd’hui traduit en français sous le titre « Théorie du tube de dentifrice ».

« Si on repère quelque chose d’injuste, il faut faire quelque chose »

Henry Spira commence à s’intéresser au sort des animaux en 1973 dans sa quarante-cinquième année et tout à fait par hasard. Cette année-là, un ami en partance pour l’Europe lui confie son chat. Henry Spira n’a jamais eu d’animaux. Il est immédiatement sous le charme de cet hôte souverain. A observer la créature faire sa vie dans son appartement, il lui apparaît soudainement totalement absurde de câliner un animal et de planter sa fourchette dans un autre.

Il se trouve qu’au même moment, la « New York Review of Books » publie un recueil de textes collectif coordonné par Peter Singer, qu’il ne connaît pas encore. Dans  son article, « Animals, men and morals », le philosophe expose les grandes lignes de l’antispécisme, inspiré des travaux de l’anglais Richard Ryde, psychologue et membre du Club d’Oxford qui, dans les années 60, se mit à réfléchir sur la place de l’animal parmi nous.

La une du numéro de la « New Review of Books » dans lequel Peter Singer publia un manifeste antispéciste (DR)

Les antispécistes plaident pour que soient reconnus les points communs entre les animaux humains et les animaux non humains (la distinction est de Darwin) et, de ce fait, l’universalité des émotions primaires: attachement, joie, bonne humeur, tristesse, abattement, surprise, honte, besoins sociaux, etc. Et la capacité à ressentir la souffrance n’étant pas le propre de l’homme, les antispécistes dénient à l’être humain le droit de faire mal aux animaux, à quelque titre que ce soit.

Dès lors tout va très vite. Henry Spira se met à lire pendant des jours et des jours, il cherche parmi les oeuvres de philosophes ce qui pourrait justifier que les animaux soient exclus de la sphère de protection morale. En vain. Aucun raisonnement qui se puisse trouver pour affranchir l’homme du respect dû aux animaux. A l’université de New York, il s’inscrit pour suivre un séminaire de Peter Singer. C’est là qu’il décide de s’impliquer dans ce combat. En guise de préambule, il devient végétarien. « Si on repère quelque chose d’injuste, il faut faire quelque chose », disait-il.

Singer a fait une énorme impression sur moi parce que sa préoccupation pour les animaux était rationnelle et défendable dans le débat public. Elle ne reposait pas sur du sentimentalisme, sur le fait que les animaux en question étaient mignons ou sur la popularité des animaux de compagnie. Il disait simplement que c’est mal de blesser l’autre et que pour être cohérent nous ne pouvons limiter la nature de cet autre; s’il fait la différence entre la douleur et le plaisir, il a le droit fondamental à ce qu’on ne lui fasse pas de mal.

L’animal est un opprimé

Il existe bien sûr déjà aux Etats-Unis des mouvements de défense animale qui peuvent se prévaloir d’un siècle de militantisme antivivisection; mais ils œuvrent sans résultat aucun. Même Peter Singer qui déroule depuis vingt ans un argumentaire saisissant n’arrive à rien. La description des atrocités par les ligues disposant pourtant de milliers de dollars pour leur action et la protestation étayée d’un intellectuel hors du commun ne  suffisent à faire bouger les lignes.

Henry Spira va s’y prendre autrement. Il considère que l’animal est un opprimé et qu’il faut mettre en application les méthodes de lutte qui ont prouvé leur efficacité pour les droits civiques des Noirs, l’avènement du syndicalisme et l’émancipation des femmes. Il a derrière lui un long passé d’activiste.

J’ai senti que la libération animale était l’extension logique de ce qui avait été toute ma vie, dira-t-il, l’identification  aux impuissants et aux vulnérables, aux victimes et aux dominés.

Pour lancer ce mouvement qui deviendra bientôt l’Animal Rights international (ARI) et l’estampillage officiel sur ses courriers, il lui faut une victoire et vite. Quelque chose de concret. Ses recherches lui apprennent qu’au cinquième étage du très populaire Museum d’histoire naturelle où se pressent chaque jour des familles ravies de découvrir les dinosaures, se déroulent d’étranges expérimentations sur le comportement sexuel du chat. Les cobayes subissent des mutilations à vif au nom d’absurdes questionnements.

Apprendre qu’on étudie la fréquence moyenne des coïts de félin énuclées ou rendus infirmes après sectionnement des nerfs dans les organes sexuels; savoir qu’on observe dans le noir un chat avec des lésions au cerveau en présence d’un lapine pour voir s’il va la grimper ou pas est pour le moins effrayant. Menées par un chercheur nommé Lester Aronson, financées par des fonds public, les expériences sont d’une grande cruauté. Henry Spira n’aura pas de mal à faire naître un immense mouvement de protestation autour de ces « observations comportementales » qui s’apparentent à de la torture légale.

« Mutiler des chats pour étudier le sexe : qu’est-ce qu’on s’amuse ! »

Sa première campagne dure une année. Elle est relayée par une presse incisive comme le « Chicago Sun » qui titre : « Mutiler des chats pour étudier le sexe : qu’est-ce qu’on s’amuse ! »  En 1976, « Science », la plus prestigieuse des revues scientifiques américaines, offre un soutien inattendu à Spira en le présentant comme un homme droit et dénué de tout fanatisme. « Science » n’accorde par ailleurs aucun crédit aux travaux d’Aronson. Et surtout, c’est la première fois qu’une publication scientifique traite avec respect ceux qui s’opposent aux expériences sur les animaux. L’avancée est considérable. L’été 1977, le Museum, en état de siège sous un déluge de réclamations, stoppe ces expérimentations et s’engage à étudier les animaux dans leur milieu naturel. On apprendra des années plus tard que Lester Aronson avait pris l’habitude de donner aux chats mutilés le nom d’une personnalité de l’establishment scientifique américain.

Manifestation à New York contre les expériences sur les chats menées au Muséum d’histoire naturelle (Capture d’écran)

Après ce triomphe qui l’a fait connaître, Henry Spira va faire abolir une loi de santé publique, le Metcalf-Hatch Act, laquelle autorise les scientifiques à prendre chiens et chats dans les fourrières et refuges publics pour leurs expérimentations – les chercheurs peuvent ainsi obtenir un animal pour 5 dollars contre 200  s’il est élevé spécifiquement pour le laboratoire. Les associations de défense des animaux essayent depuis vingt ans de faire abroger cette loi inique (les animaux sont dans des refuges et de nombreux particuliers font des dons pour qu’il en soit ainsi). Leur combat sans éclat est devenu le symbole suprême de l’impuissance des mouvements pour le bien-être animal. En France, à la même époque, les ricaneurs ricanent: Brigitte Bardot défend les bébés phoques dépecés vivants sur les banquises pour leur blanche fourrure.


Animal Rights International passe alliance avec toutes les associations de défense animale, les associations font pression sur le Sénat, les journalistes relayent, le Metcalf-Hatch Act est aboli. Chaque campagne devant servir de tremplin pour un bond en avant plus spectaculaire encore, Henry Spira s’attaque au test de Draize, utilisé par l’industrie pour évaluer, dans les yeux de lapins immobilisés dans des rails de contention, la dangerosité de produits susceptibles de toucher un œil humain – c’est-à-dire à peu près tous.

« Aveuglez des lapins pour produire un nouveau mascara »

Cette fois encore, Henry Spira a fédéré autour de cet objectif tous les militants – quatre cents associations et fondations, et continue d’agir selon son modus operandi. Ne pas demander ce qui n’est pas réaliste, en l’occurrence l’arrêt immédiat du test de Draize. Ne pas attaquer frontalement l’adversaire. Trouver un accord, dialoguer. Il va solliciter l’industrie cosmétique, toute désignée pour sa dimension frivole. Il est certain que peu de gens diront: « Allez-y, aveuglez des lapins pour produire un nouveau mascara. »

Revlon a vendu pour un milliard de dollars en 1978. C’est la toute première cible. Ce que Henry Spira veut, c’est amener la multinationale à financer la recherche pour l’émergence de tests alternatifs, sans animaux, à savoir l’étude de cellules ou de tissus développés en laboratoire. Le lapin n’est bien sûr pas l’animal de compagnie qui dort au pied du lit (bien qu’il soit facilement apprivoisable et très affectueux), mais ce qu’Henry Spira veut faire admettre par cette campagne, c’est que le critère central est la propension de l’animal à ressentir la douleur. Il demande à Revlon de verser un centième d’un pour cent de son revenu brut – 170.000 dollars par an – pour ces recherches. Ce qu’il a déjà en tête, c’est d’entraîner ensuite les industriels de la pharmacie, ceux des pesticides et des produits domestiques dans cette révolution. Comme toujours, il prend soin de ne pas diaboliser l’adversaire.

La campagne démarre en 1978. Henry achète une action de Revlon pour se rendre à l’assemblée générale et interpeller le PDG. Il n’obtiendra aucune réponse pendant deux ans malgré des sollicitations réitérées. Une affiche conçue par Mark Graham, figure de la publicité venu proposer gracieusement son aide et publiée en pleine page du « New York Times », le 15 avril 1980, débloque la situation. On y voit un lapin blanc rendu aveugle par l’expérimentation, deux tubes à essai et cette question aux lecteurs: « How many rabbits does Revlon blind for beauty’s sake? »

La publicité publiée en pleine page dans le « New York Times » (Capture d’écran)

La réaction du public est houleuse, sans équivoque. Des voix s’élèvent pour demander qu’on injecte au moins à Bugs Bunny un antidouleur avant de le martyriser. Une autre firme entre alors en scène: Avon, pour annoncer la fin des appareils de contention, l’usage d’anesthésiant et la dilution des produits testés. Puis la Fédération des entreprises cosmétiques, puissant lobby, déclare qu’il faut financer, désormais,  la recherche de substitution.

« A fait ce qu’il a pu pour faire bouger les choses »

En 1981 survient un autre petit miracle : le magazine « Lab animal » publie un grand entretien avec Henry qui fera date car il libère la parole au sein de l’industrie des animaux de laboratoire. Les salariés se disent très attachés aux cobayes même aux souris, mais sans se sentir autorisés à donner leur avis  et demander qu’on ne leur fasse pas de mal. Le débat s’est poursuivi dans ce journal professionnel pendant seize ans. Souffrance physique et psychique des animaux d’un côté, souffrance éthique de certains salariés de l’autre.


La manifestation qui se déroule cette année-là devant le siège de Revlon sur l’un des carrefours les plus courus de New York avec le Plazza Hôtel en arrière-fond est entrée dans l’histoire. Tout ce que la capitale compte de journalistes scientifiques est parmi les manifestants à sonder leurs motivations. Revlon annonce qu’elle va investir dans la recherche de substitut et financer des chercheurs de la Rockefeller University. Au jour de la remise du premier chèque au doyen d’université, le P.-D.G. de la firme appelle toutes les entreprises de produits cosmétiques à faire de même: Bristol-Myers, Elizabeth Arden, Gillette, Johnson & Johnson, Estée Lauder, L’Oreal, Max factor, Maybelline, Noxell, Procter &Gamble.

Henry Spira, dans le documentaire « One man’s way » (1996), écrit par Peter Singer et réalisé parJohn Swindells. (Capture d’écran)

Le succès va au-delà des rêves les plus fous des activistes qui observent Revlon se réformer à grand bruit: mise en place d’un comité chargé de vérifier qu’aucun test n’est lancé sans raison valable, utilisation systématique d’un anesthésiant. Le nombre de lapins utilisés passe de 2210 en 1979 à 1431 en 1981. Grâce à Henry Spira, la recherche de substituts cesse de faire figure de lubie d’antivivisectionniste pour devenir un projet sérieux, soutenu par une entreprise multimilliardaire et associé à l’une des institutions de recherche médicale les plus nobles. En 1989, Noxell est la première entreprise à remplacer le test de Draize par un test sur des tissus cultivés en laboratoire.

Bien d’autres succès suivront, racontés par le menu et Peter Singer, de l’élevage amélioré des poules à l’abolition en 1994 du marquage au fer rouge sur le visage des vaches. Un jour, un journaliste du « New York Times » a demandé à Henry Spira quelle épitaphe il verrait bien sûr sa tombe à l’occasion. « A fait ce qu’il a pu pour faire bouger les choses », a-t-il répondu. Les choses ont si bien bougé qu’un label « Cruaulty Free » désigne aujourd’hui les enseignes qui commercialisent mascara et parfums sans test préalables sur l’animal.

Anne Crignon

Théorie du tube de dentifrice, par Peter Singer,
traduit par Anatole Pons,
Editions de la Goutte d’or, 332 p., 18 euros.

Voici le petit film réalisé par Peter Singer sur Henry Spira

Anne Crignon

Journaliste

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